Rencontre avec : Eric Bellamy
Pt. 2 – Yuma Production

De manager d’IPM, Eric Bellamy est devenu un pionnier parmi les tourneurs de rap français. Arrivé à une période où le rap était craint par les programmateurs, il a lui-même loué des salles pour produire ses artistes. De Busta Flex et Kery James à 13 Block et Dinos, il est difficile de trouver des artistes qui n’ont pas bénéficié de ses conseils. Ayant connu les plus sombres années du rap, il a su maintenir le cap pour bâtir l’une des sociétés de production les plus respectées. Au service de la performance artistique, toujours.

Au début des années 2000, La Lyonnaise des Flows dépose le bilan. En tant que président de l’association, Eric Bellamy se présente devant les juges : « C’était un peu impressionnant. Pour la première fois j’ai pris un avocat , je l’avais payé 1500 euros, et avant qu’on rentre dans l’audience, je m’aperçois que le mec a même pas regardé le dossier… Il m’a laissé parler… La haine totale…»

«Il fallait que je rebondisse sur une autre structure, à ce moment-là avec Jean-Marc Mougeot, on monte le festival l’Original et en parallèle je crée une société qui s’appelle LDF Booking. On l’appelle L’âme De Fond Booking » le temps de pouvoir récupérer le nom Lyonnaise des Flows, au terme de la liquidation judiciaire, en 2005.

Grâce au réseau constitué avec IPM, Eric Bellamy arrivait à obtenir des dates de concert à une période où les salles acceptaient peu de rappeurs. Les parisiens se sont donc tournés vers lui : «C’est comme ça que ça a démarré, notamment avec Alariana. Ils venaient de signer Busta Flex qu’ils m’ont filé avec Kery James. Ca m’a fait deux jolis noms pour l’époque et ça en a amené d’autres : Less’ Du Neuf, Casey, Sefyu, Keny Arkana, Zaho, Mafia K’1 Fry etc.. […] Les salles faisaient 1, 2 ou 3 concerts de rap par trimestre. Une fois qu’ils avaient pris Oxmo à Auguri, il ne restait que 2 places (rires). J’avais 5/6 artistes à leur proposer. Donc à un moment donné j’avais pas d’autre choix que de leur dire « ok je te réserve ta salle, combien ça coûte ? ». Aussi, les programmateurs ça les faisait chier de faire du rap, ils se disaient : « il va falloir que je mette plus de sécu, ils vont casser des vitres, etc… ». Je produisais plus que d’autres.

 

« J’ai envie d’arrêter, je veux faire de la chanson, aidez-moi. » Ils m’ont répondu : « Ne fais surtout pas ça, tu vas voir, le rap ça va bientôt péter »

 

Quand on s’est associé à Astérios, je produisais vachement plus qu’eux. Pourtant ils avaient un catalogue beaucoup plus gros mais ils avaient la confiance des salles, beaucoup plus ouvertes sur leurs styles musicaux. […] Au bout d’un moment j’en ai eu marre du rap français. Je suis allé voir Asterios à Paris pour leur dire : « J’ai envie d’arrêter, je veux faire de la chanson, aidez-moi. » Ils m’ont répondu : « Ne fais surtout pas ça, tu vas voir, le rap ça va bientôt péter ». Il y avait déjà eu la tournée de Diams entre temps, le premier signe d’un truc qui pouvait être très gros. Après plus grand-chose… Puis il y a eu Sexion d’Assaut, Soprano et c’était parti. »

Alors qu’Eric Bellamy travaillait pour Kery James depuis dix ans, il rencontre Olivier Poubelle, dirigeant d’Asterios, qui souhaite créer un spectacle de théâtre aux Bouffes du Nord avec le rappeur et le conserver : « Notre première rencontre c’était en mode vénère. Il m’a clairement dit « je ne te donnerai pas d’argent. Par contre ce que tu fais ça m’intéresse, je peux peut-être t’aider ». C’est comme ça qu’on a commencé notre collaboration, on a co-produit les tournées rap de Kery, jusqu’au Bercy, par contre il a gardé la tournée théâtre, parce que c’était plus son réseau que le mien. » Asterios a montré à Eric Bellamy qu’il est possible d’emmener ses artistes sur d’autres terrains comme le théâtre ou le cinéma, à l’image du film d’Orelsan qu’ils ont co-produit. « Ils m’ont amené cette vision là. Quand tu regardes les modes de consommation, tu vois clairement que c’est des mecs qui touchent aussi bien à la musique qu’au ciné. Cette génération là a tout compris. Après, le vrai combat pour Asterios c’est d’avoir les moyens financiers que d’autres ont en face sur des segments comme le ciné. Et c’est compliqué ».

La Lyonnaise des Flows, devenue Yuma en 2009 pour s’affranchir de son image exclusivement rap et réaliser tout type de spectacle, n’est pas qu’une société de production : « L’accompagnement, je trouve que c’est ça le vrai métier. La plus grande fierté d’un producteur c’est quand tu démarres avec un mec qui ne sait même pas se déplacer sur scène, que tu lui donnes ses repères, et l’amène jusqu’au Zénith ». C’est ce qu’Eric Bellamy a accompli avec des artistes comme Kery James, Youssoupha ou la Sexion d’Assaut : « J’ai signé Sexion d’Assaut pour leurs premiers concerts, en 2006/2007. Après l’école des points vitaux (2010), Live Nation arrive et va les démarcher en leur proposant de faire les premières parties de NTM, Jay-Z… Je leur dis « je peux pas faire mieux, allez-y ».

 

« Comment tu fais pour travailler avec ce groupe de racistes, d’homophobes ? »

 

Mais la première partie d’NTM ne se passe pas bien, comme celle de Jay-Z où ils ne se sont pas respecter, ils n’ont même pas de loge. Ils se prennent la tête avec Live Nation et reviennent me voir dans l’été, entre-temps ils avaient lancé leur tournée qui était complète. Je récupère le projet en juillet, et en septembre il y a la polémique qui sort. D’ailleurs j’ai toujours eu un doute si Live Nation était pas au courant de cette histoire, parce qu’ils me l’ont donné trop facilement. Toutes les dates s’annulent les unes après les autres, c’était une période très sombre.

En 2011, on est blacklisté de partout, et même moi en tant que producteur les patrons de salles me disent « comment tu fais pour travailler avec ce groupe de racistes, d’homophobes ? ». On organise, avec Dawala, des rencontres avec les associations gay, lesbiennes, transsexuelles dans toute la France jusqu’à signer un accord avec eux. On fait tout pour éteindre l’incendie et lorsque L’Apogée arrive, ça pète tout et là on part directement sur une grosse tournée, zénith et tout ça. Les mêmes patrons de salle me rappellent pour me dire « ce groupe est génial, pourquoi tu ne me le proposes pas? ».

 

« La dance music se casse la gueule donc les mecs de discothèque se demandent ce qu’ils peuvent faire pour ramener de la clientèle en boîte. Certains commencent à dire qu’il faut faire du rap, du Lacrim. Et ça cartonne. »

 

S’il a commencé à produire des artistes en club dès 2003/2004 avec Busta Flex, quelques galères ont convaincu Eric Bellamy qu’il valait mieux s’éloigner de ce milieu : « Je booke Diam’s sur un club. Elle arrive dans la boîte, non seulement il n’y a personne, mais le mec de la boîte refuse de la payer et demande à la sécu de la foutre dehors. Ca finit en embrouille, je dis au manager que je le payerai de ma poche. Le matin, je vais accueillir toute l’équipe à la gare Montparnasse et il fallait que j’ai du cash. Elle faisait la gueule et son manager voulait me tuer… ».

Forcément, malgré sa conscience qu’un nouveau marché était en train de naître, Eric Bellamy a longtemps rechigné à produire en club : « Pour la première tournée d’Alonzo, il y a 3/4 ans, on annule la Cigale. Ca ne marche pas du tout. Par contre, le tourneur club se gave, tu ne peux pas imaginer. La dance music se casse la gueule donc les mecs de discothèque se demandent ce qu’ils peuvent faire pour ramener de la clientèle en boîte. Certains commencent à dire qu’il faut faire du rap, du Lacrim. Et ça cartonne. C’est pour ça que tous les clubs récupèrent ce marché là, des artistes un peu durs, que les salles ne veulent pas. Je continue à me battre sur les concerts, je me prends des portes et des chiffres de merde, mais les clubs cartonnent Sauf qu’à chaque fois que j’essaye de discuter avec des mecs de clubs, je vois que c’est des roublards, des mecs un peu compliqués. » Jusqu’à ce qu’il rencontre Alexandre Saadi avec qui il fonde Stronglive Agency en 2016 : « J’ai décidé de m’associer avec lui car on a vraiment le même état d’esprit, c’est un mec honnête. Le milieu de la nuit c’est particulier. Je voulais pas y aller seul et j’ai mis du temps à trouver la bonne personne ».

Bien que Yuma se soit diversifié en ayant produit et accompagné la mise en scène du spectacle du Woop et apporté son expertise pour tout type d’évènement, du Squeezie Gaming Show à la Nuit du Mali, sa spécialité demeure le rap. Surtout qu’au vu de l’essor que connaît cette musique, avec un nombre incalculable d’artistes qui fleurissent chaque jour, l’entreprise possède un savoir-faire reconnu de tous et nécessaire au développement des shows. Compétence qu’ils ont encore démontré à travers la nouvelle tournée de Damso, dotée d’une scénographie exceptionnelle : une sorte de coupole d’écrans surplombe la scène et participe à plonger dans l’univers du rappeur, déjà incarné par les visuels diffusés sur l’écran géant derrière lui. A cela s’ajoute un très bon rendu sonore, une performance maîtrisée et une belle construction du spectacle.

Pour permettre à chaque personne motivée et déterminée d’arriver à ce niveau, à travers ses concerts Horizons, Yuma monte « des plateaux d’artistes pour commencer à dénicher les talents de demain et surtout, proposer une scène aux groupes qui n’ont jamais fait de concerts ». Entièrement financés par Yuma, ces plateaux aussi attractifs que le prix des places ont vu passer Gizo Evoracci, Kekra, 404 Billy, Triplego, Prince Waly, Gracy Hopkins, Jorrdee etc… Avec pour certains, un contrat à la clé.

Avec une hausse de 59 % de l’affluence aux concerts de rap en 2017, par rapport à 2016, avec 2,8 millions de spectateurs, de nouveaux producteurs ont investi le secteur du rap au fil des années : de trois structures (Auguri, Asterios, Yuma), à une quinzaine aujourd’hui, la concurrence a modifié les règles : « Avant, il n’y avait jamais de contrat, tu travaillais avec un artiste, on se faisait confiance. Les contrats c’est venu après avec les avocats, les nouveaux managements et, surtout, l’agressivité des autres tourneurs qui n’étaient pas du tout sur ce créneau là. » « L’accompagnement je trouve que c’est ça le vrai métier. Aujourd’hui, tu as tous les métiers : Live nation et Lagardère sont forts pour ouvrir une date, la billetterie, faire la campagne marketing, des deals financiers, de l’administratif… mais le savoir-faire, ils ne l’ont pas. Il y a des artistes qui aiment bien aller chez eux car il n’y aura jamais personne qui osera leur dire ‘ j’ai pas aimé ton spectacle ‘. Alors que nous on dira au mec ‘ c’était nul mon pote ‘. »

 

« Les Etats-Unis commencent de plus en plus à s’ouvrir au rap français mais le marché de demain c’est l’Afrique. »

 

Alors que le rap n’a jamais été aussi radieux, l’argent qu’il génère amène de nouveaux acteurs qui ont d’autres priorités que l’artistique : « Le marché est en train de se modifier pour les producteurs, autour de la table on a beaucoup de groupes industriels qui ont eux même des festivals, des salles, des billetteries, etc… Ils peuvent dire à un artiste en développement, je te garantis que tu vas jouer sur ces festivals. Ça je ne peux pas le faire, la bataille est déloyale. C’est pour ça que je me sépare d’Astérios pour chercher un associé plus gros [Decibels production]. Je pense qu’à la fin, ils vont se faire une telle bataille que ça va finir comme dans la téléphonie, il va rester 3/4 gros acteurs qui vont dicter les lois du marché… c’est la logique industrielle. »

Cet accaparement programmé des grands groupes n’arrêtera pas Eric Bellamy. A l’image de sa carrière depuis IPM, il a toujours su rebondir en sachant tirer les bonnes ficelles. Alors qu’en Europe le marché arrive à saturation et que, malgré la vague de producteurs indépendants favorisée par le streaming, les majors sont très près de verrouiller le système à nouveau, le patron de Yuma a les yeux rivés vers l’étranger : « Les Etats-Unis commencent de plus en plus à s’ouvrir au rap français [Orelsan, MHD] mais le marché de demain c’est l’Afrique. C’est naturel parce qu’il y a une énorme partie francophone qui consomme vachement d’artistes. Le streaming va exploser là-bas. Tout est en train de se structurer, je pense qu’il faut être au cœur de ce qu’il va se passer. »


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