Le rap lyonnais : Quand est-ce que ça pop ?

A Lyon, on ne compte plus le nombre de rappeurs qui ont fait naître l’espoir de placer la ville sur la carte du rap. A côté des piliers, Paris et Marseille, la capitale des gaules peine à s’imposer comme une scène à part entière malgré ses innombrables talents. Délaissée par les relais médiatiques, qui eux sont quasi-inexistants, c’est principalement à travers la plateforme Soundcloud qu’un mouvement sans égal, réuni autour de l’écurie Lyonzon, ravive les vieux espoirs. Si quelques gones ont porté haut les couleurs de leur ville, à l’image d’IPM, Casus Belli et l’Animalerie, aucun n’a pu s’installer définitivement sur la scène rap et perdurer dans le paysage médiatique. Pourtant, ce n’est pas le talent qui manque. D’autant plus que la ville possède une identité artistique propre comme le remarque le producteur Vax1, qui évolue à Lyon depuis de nombreuses années : « Il existe un rap lyonnais, que ce soit dans le style, les tournures de phrase (par exemple le javanais) à l’instar d’Anton Serra ou de Robse. Après au niveau de la musique, Lyon est une terre de Funk, et ça a eu une influence sur le rap lyonnais avec la Bougnoule Smala par exemple ». Alors pourquoi « Lyon c’est la seule ville où y a pas de rappeurs célèbres » (Casus Belli – Lyon) ?

« Pas de partenaires dans le département » Zeguerre – Cantona

 

Tout d’abord, il est rare qu’un artiste lyonnais fasse l’unanimité dans sa ville, à la manière de Fonky Family ou Jul à Marseille. Alors que des artistes comme l’Allemand, La Famax et Vrax sont plébiscités dans la périphérie lyonnaise et, qu’avec Zeguerre, ils réalisent les meilleurs scores de la ville sur les plateformes de streaming, il est peu probable que leur musique résonne dans les rues de la Croix-Rousse. De la même manière, les rappeurs de la Guillotière habitués des open-mics, comme ceux de la Microfaune, sont pour la plupart inconnus à Vénissieux. Comme le remarque le beatmaker Vax1, cela souligne à la fois le manque d’échanges entre les quartiers de la ville ainsi que l’absence criante de relais : « Il y a un manque d’esprit rap lyonnais, de support entre les différents groupes. Chacun fait son truc dans son coin, y a pas vraiment d’alchimie. Et il y a un manque de mise en avant des groupes et rappeurs lyonnais par les diffuseurs (médias, organisateurs évènementiels etc.). Après dans les faits, c’est dur à résumer aussi simplement. Les orgas pourraient dire qu’ils ne programment pas de rappeurs parce qu’ils ne les trouvent pas assez pro par exemple. Sauf que pour qu’ils soient pro, ils leur faut des moyens, il leur faut quelqu’un qui croit en eux au point de prendre un risque. Et c’est cette prise de risque qui pose problème peut-être… Sauf que ça marche comme ça selon moi, il faut prendre des risques. Cela s’applique dans plein de domaines ».

Des artistes livrés à eux-mêmes

 

Prendre des risques pour développer et professionnaliser des artistes locaux, c’est exactement l’objectif du LLAB, une association récente fondée par Lensy Mbithe. Alors qu’à Marseille IAM a mis en place un réseau solide pour permettre aux jeunes rappeurs de pouvoir s’exprimer tout en ayant de l’audience, à Lyon « on manque premièrement de structures, et deuxièmement de structures puissantes » me confie le fondateur du LLAB. « Aucun média d’envergure nationale, aucun relais des personnalités publiques (sportifs, acteurs, youtubeurs). Quand tu vois la force que les joueurs de foot ont apporté à Vegedream ! Et que dire de Gradur… Bref, ce point là je m’en veux et j’y travaille discrètement, parce que sans ça, les rappeurs courent en apesanteur. » En effet, quel média a déjà relayé la musique de La Famax ou Vrax, tout comme celle des activistes Snakes Crew ou même du producteur Vax1, derrière l’album de l’Or du Commun ? Hormis quelques journalistes pointus, comme ceux de Reaphit, et plus récemment OKLM, qui met en avant la musique de Lyonzon ? Quasiment personne. Par conséquent, quand un artiste lyonnais commence à avoir de la visibilité à l’échelle nationale, à l’image de Zeguerre, il est souvent amené à monter sur Paris. Là où se concentrent les labels et studios. D’autant plus que contrairement à Marseille, Lyon ne cultive pas de rivalité vis-à-vis de Paris. Cette fuite des talents vers la capitale explique pourquoi la ville souffre d’un manque de structures solides depuis pas mal d’années. Et pourquoi une artiste comme Chilla, bien qu’elle ait réalisé une pub sur Lyon pour Apple, ne soit pas forcément identifiée comme lyonnaise par le grand public.

Les gones s’organisent

 

En réaction à cela, la ville commence à s’organiser pour développer les artistes et leur offrir l’audience qu’ils méritent. Tout d’abord, les émissions Freestyle des pentes et Chez Lézard reçoivent des rappeurs pour les mettre en lumière à travers des interviews et freestyles. Du 6nueve à Majdon, en passant par Moucham, beaucoup sont passés dans les locaux de Radio Canut. Dans un autre registre mais dans le même but, le LLAB souhaite devenir un pont entre les artistes et les maisons de disque. Pour y arriver, ils souhaitent accompagner leur développement artistique en studio, mettre en place des courts de chant, travailler la prestation scénique etc. Aussi, ils mettent en avant des artistes lyonnais en leur offrant des premières parties lors des concerts qu’ils organisent (démarche que partagent également Bizarre!, High-Lo et le Ninkasi).

De la même manière que le LLAB, mais avec une structure déjà installée, la salle de concert Bizarre!, située à Vénissieux, a mis en place le Plan B! : un dispositif d’accompagnement visant à professionnaliser des artistes hip-hop lyonnais en leur apportant les outils nécessaires à la réalisation de leur projet. Parmi les bénéficiaires de ce programme, qui entame sa deuxième saison, on retrouve le duo Lutèce. Vu de l’extérieur, et malgré que le duo était déjà très investi avant de rejoindre le programme, il semble que cette formation ait été un tremplin, surtout au niveau du relais médiatique. En l’espace de quelque mois, le duo est devenu l’un des seuls groupes lyonnais à bénéficier de relais dans des médias d’envergure nationale comme les Inrocks. Loin d’être démérité au vu de leur talent, on espère que d’autres artistes lyonnais pourront bénéficier d’une telle lumière grâce aux différentes initiatives qui se mettent en place.

Ceux qui n’ont pas l’opportunité de participer au PlanB! s’organisent pour ne pas connaître le même sort que l’Animalerie. Même si le collectif demeure actif et talentueux, en témoignent notamment les Bavoog Avers, Robse ainsi que les prolifiques Oster Lapwass et Lucio Bukowski, il ne bénéficie plus de la même aura qu’il avait obtenue au début des années 2010 et sur laquelle il aurait peut-être été possible de capitaliser pour définitivement placer Lyon sur la carte. Après avoir craché les meilleurs flows de France et invité les futures têtes d’affiche (Georgio, Vald, l’Entourage…) à freestyler chez Lapwass, le mouvement s’est essoufflé. Peut-être la faute à un manque de reconnaissance, un changement de casting ou tout simplement un choix de vie. 

Avancer en Ekip

 

Pour éviter de connaître le même sort, la nouvelle génération la plus innovante de France en terme de sonorités, réunie autour de Lyonzon, s’organise pour fédérer un mouvement, en dépit de relais médiatiques quasi-inexistants. Finalement, c’est grâce à Soundcloud que le collectif a pu obtenir de l’audience au fur et à mesure de ses projets et connexions. Ce laboratoire, parfait pour l’expérimentation musicale, lui permet d’être au plus près de son public et symbolise une volonté artistique : la réception d’une œuvre musicale à travers l’ouïe, exclusivement. Si la plateforme n’est pas derrière le renouveau de la scène rap lyonnaise, avec Instagram, elle s’est imposée comme le meilleur média entre elle et son public. Cumulant près de 2 millions d’écoutes sur la plateforme de streaming, Mazoo est un des fers de lance du crew. En cultivant le partage, ce mouvement fédère de plus en plus de monde et a fait de Lyon sa capitale. Ainsi, il n’est pas rare d’y croiser le parisien Retro X ou le marseillais JMKS venus soit pour poser sur une prod d’Izen ou Rolla, deux producteurs ultra-prolifiques au cœur du mouvement amorcé par Jorrdeee et le 667, soit pour cramer une scène. Car en plus d’être surproductif artistiquement et de développer un partenariat avec Benibla, Lyonzon est à l’initiative des soirées Hors-Séries, des concerts réunissant le gratin du rap « underground ».

« Quand est-ce que ça pop, quand est-ce qu’on perce ? » NomaTrop facile

Motivée et passionnée, cette scène apporte un vent de fraîcheur sur la ville et ce, par ses propres moyens.  Pourtant, si elle veut pop pour s’installer durablement au niveau national, et mettre la lumière sur le reste de la ville, il faudra persévérer car ici, tout est à bâtir.


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