Rencontre avec :
Notte Brigante

C’était lors d’une douce soirée de ce clément mois de septembre, dans un appartement du 7e arrondissement. Je sonne à la porte, accompagné des mes deux Jenlain, aussi fraîches qu’ambrées, pour aller tailler le bout de gras avec les deux acolytes qui se cachent derrière Notte Brigante : Julien, a.k.a. HLM38, et Thomas B. Je découvre deux passionnés ayant une certaine vision de la nuit et du club. Une vision, partagée par certains de leurs camarades lyonnais, avec des envies de sortir des sentiers battus, au sens propre comme au sens figuré, mais aussi le désir de garder l’humain au centre de tout ça. Au final, une discussion de plus de deux heures, où le mot « hybride » a dû revenir une douzaine de fois. Et on n’a même pas fini les bières.

A chaque interview, c’est la même chose: cette impression qu’il y a un élément incontournable de l’adolescence des artistes qui façonne, d’une manière ou d’une autre, leur vision à long terme. Ce fameux truc, c’est cette putain de planche à roulettes. Comme beaucoup, le skate a eu une grande influence sur Julien, que ce soit musicalement ou dans son appréhension de la ville. C’est notamment ça qui lui a donné des envies ballades incessantes. Une autre façon de découvrir la ville. Une passion des lieux à l’écart et de l’exploration urbaine qu’il partage avec Thomas. Ce qui les amène à organiser, entre deux sauteries plus standard, des soirées hors format.

Sortir des Sentiers Battus

Mon premier contact avec les deux zigs eut lieu lors de la légendaire soirée « This Is Manoir ». « On m’en parle encore plus de trois ans après ! raconte Thomas. C’est une soirée qui a marqué les gens. » On confirme. Le lieu, l’ambiance, l’investissement des artistes, le public, tout était cool. La suite se déroule entre autres avec les soirées Dinamo, des fêtes « hors la loi » dans des lieux abandonnés. La seule où j’ai pu me rendre, dans une usine désaffectée, fut un sacré bon moment. Mais elle a donné des sueurs froides aux organisateurs.

« Alors que l’on était en train d’installer le matos pour la soirée, on entend tout d’un coup les sirènes de pompiers juste à côté de nous. Mais on bossait dans les bas-fonds de l’usine et on ne pouvait pas voir ce qu’il se passait. On est donc resté une heure planqué là-dedans, toutes lumières éteintes, sans un bruit, en demandant aux potes dehors d’essayer discrètement de comprendre ce qu’il se passait.

Apparemment, un incendie s’est déclaré dans une autre partie de l’usine. On était en panique et prêt à annuler pour ne prendre aucun risque. Mais finalement on a maintenu en décalant un peu l’horaire. Les gens ont été cools, tout comme les artistes qui nous ont vraiment faciliter la tâche. Et au final tout s’est super bien passé ! » Si d’autres Dinamo sont prévues, elles ont aussi parfois leur lot de déception. Des lieux insolites donnent des envies de fêtes inoubliables. Hélas, les conséquences en termes d’organisation pratique sont parfois telles qu’il faut renoncer.

La Dynamique Lyonnaise

Mais la nuit, les brigands investissent aussi souvent les bars ou clubs plus classiques. C’est d’ailleurs dans l’un d’entre eux, feu le Gonzo Bar, qu’ils se sont rencontrés. « On s’est retrouvés à mixer ensemble dans la même soirée. Et puis tu sais comment ça marche, chacun regarde un peu les skeuds de l’autre et on voit si ça colle ou pas. Et là ça a collé. On vient à parler et finalement Julien me dit « Ha mais c’est toi Disco Disorder ?! » (nom des soirées organisées par Thomas avant de rejoindre Notte Brigante, asso crée par Julien et une amie, Julie, qui n’est plus dans le projet, ndlr). Bah ouais c’est moi ! Il avait vu l’affiche d’une de nos soirées que Totipote nous avait faite et qu’on avait collée un peu partout. Parce que quand on aime un visuel, on n’a pas envie d’avoir seulement une bannière Facebook. » Ce n’est pas chez Paperboys qu’on va te contredire.

Alors que chacun organisait des trucs dans son coin, Thomas et Julien vont allier leur force. S’ils veulent participer à la bouillonnante scène locale, aussi bien en tant qu’organisateur qu’en tant que DJ, c’est parce que Julien sait qu’ils ont leur propre truc à proposer. « Ce n’était pas que l’on ne trouvait pas notre place dans l’environnement de l’époque. Au contraire, je crois que c’est même l’inverse. C’était un moment charnière où il y avait plus de lieux alternatifs, comme le Box Boys par exemple. BFDM se lançait, ça frémissait… Macadam Mambo était bien installé, CLFT aussi, Groovedge avait ouvert, Lyl Radio s’était montée, Chez Emile… Tous ces gens et toutes ces structures ont ouvert la voie, crée un mouvement et une première vague. C’est grâce à leur défrichage que l’on a pu aussi proposer notre sauce ».

« Quand est-ce que vous envoyez la techno ? »

« En termes de son, ce ne sont pas les choses les plus habituelles du dancefloor. Notre objectif, c’est d’amener de la musique pour danser mais pas que. Ça marche bien. On ne nous a jamais dit qu’on se faisait chier à nos soirées, même s’il y a toujours un mec qui vient nous demander quand est-ce qu’on envoie la techno, c’est normal. Depuis le début de ce qu’on fait à Lyon, notre programmation va vers des trucs hybrides, dans l’idée de mélanger des styles. Mais il y a des mecs qu’on a booké car on les aimait énormément mais à l’arrivée on était un peu déçu car c’était un peu l’autoroute pendant une heure et demi dans le même style. »

Thomas abonde : « ce sont souvent les producteurs qui sont comme ça. Ultra-doués pour produire mais souvent un peu autoroute en Djing. A part quelques artistes comme les Pilotwings, peu de gens sont aussi doués en production qu’en DJing». Sans entrer dans le débat du bon et du mauvais DJ, on comprend que les propositions de Notte Brigantee ne peuvent pas forcément trouver leur place partout : « il y a aussi une sorte de pression, quand tu es dans un grand club par exemple, il faut que les mecs dansent. La salle est peut-être pas remplie donc le DJ va jouer la sécurité. Mais pour proposer des choses différentes comme ça, il faut des lieux qui s’y prêtent. Quand tu joues dans des lieux alternatifs par exemple, tu sens que le public, ce n’est pas qu’un public club, il est hyper-réceptif. Après c’est une histoire de compromis, tu n’es pas que seul derrière tes platines, il faut aussi donner un peu aux gens ce qu’ils veulent. »

 

C’est pour ça que Notte Brigante préfère les jauges limitées et les salles de caractère. Et aussi qu’ils veulent minimiser au maximum la délégation des tâches. Aller chercher l’artiste à la gare, lui cuisiner une petite tarte, échanger et parler autour d’un verre, faire un tour à la radio ou aller digger un peu : autant d’éléments indispensables à Thomas et Julien pour avoir de beaux souvenirs. Si on ne met pas l’humain et le parrtage au centre, à quoi bon faire tout ça ?

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Cet entretien a aussi été motivée par la sortie en octobre du premier disque de Notte Brigante : « House of the Sun », un EP signé HLM38 et composé de trois titres et deux remixes. L’idée de sortir des disques est venue assez vite. « Il faut bien claquer l’argent des soirées (rires) ! Et plutôt que de se mettre 100 balles dans la poche à chaque fois, autant mettre ça dans un disque. Ce disque, c’est deux ans de petites économies en gros. »

Artistiquement, la production de l’EP s’est fait sur environ un an. Julien a eu besoin de temps et d’un cadre pour réussir à produire vraiment ce qu’il avait envie. « Thomas m’a beaucoup apporté en termes de culture musicale et j’ai aussi beaucoup essayé de collaborer avec des amis musiciens. Et finalement, le choix final des productions qui figurent sur le disque s’est fait par les remixes. Ce côté dub qui ressort de l’EP, je ne l’avais vraiment pas vu venir au début. » Mais en effet, les Delusion Men sont partis dans un délire très dub sur « House of the Sun », avec énormément d’effets, d’échos et de percussions. Pilah, qui a masterisé le disque et officie au sein du Dub Addict Sound System, s’est lui laissé allé à ses amours usuelles pour pondre un vrai morceau de dub qui frappe.

Tout comme la musique, l’artwork du disque s’inscrit dans une volonté de ne pas parler qu’aux DJs et aux club. Signé Commando Koko, artiste, musicien et ami, il semble boucler la boucle des soirées Dynamo : un pont effondré, un lieu abandonné à l’architecture étrange sur lequel la nature reprend ses droits et des teintes partagées entre la grisaille et la vivacité. Si vous cherchez le mot pour définir cela, je crois que c’est « hybride ».


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