Okis – La Crème (de la crème)

Intro: L’Olympique Lyonnais peut encore (un peu) s’enorgueillir de former des footballeurs de qualité. Une spécificité qui nous permet, en temps de vaches maigres et résultats aléatoires, de garder cet attachement au club et à son identité rouge et bleue. Perdre oui, mais avec nos gones sur le terrain pardi ! Dans un groupe de potes, chacun y va de son petit chouchou dès les premiers matchs joués en pro, pour voir ensuite les carrières suivre les mille possibilités d’une vie. Des futurs cracks qui n’ont même pas eu le temps d’éclore que tout était déjà fini. Des joueurs moyens de D1 qu’on recroisera ensuite de la Normandie à la Lorraine. Des autres qui ont fait quelques belles années, rapporter de jolis millions au club avant de buter sur une marche trop haute. De ceux, enfin, à qui l’on peint des fresques hommage de plusieurs dizaines de mètres haut sur leur lieu de naissance.

Toutes les photos sont de Maxime Boudehane

Il est encore un peu tôt pour connaître la taille de la fresque que la capitale des Gaules érigera à Okis. Une chose est cependant certaine : tous les amoureux de rap de la ville se souviendront pendant un bout de temps de ce bon vieux Maxime. L’histoire commence à être connue. L’EP OK sort de nulle part (littéralement) en 2022 et tombe, on ne sait trop comment, dans les oreilles averties de figures locales qui vont lui offrir une chambre d’écho méritée (à commencer par Madame Gomes et Monsieur de l’Arbre pour ne pas les nommer). Sa musique commence à rameuter progressivement les amateurs de rap du 6.9. En effet, la nature a horreur du vide et OK possède une identité lyonnaise forte. Que ce soit par l’utilisation de l’argot local, de références aux personnalités lyonnaises ou encore d’un habile name-dropping de quartiers, de rue et de rades, quiconque flâne et arpente un peu la ville la reconnaîtra aux détours des textes d’Okis.

S’ensuit l’EP Rappeur de Lyon, peut-être un peu moins marquant qu’OK même si certains titres nous accrochent l’oreille (Tom-Tom et Nana notamment). Cette sortie occupera le terrain le temps que la sauce avec Mani Deiz finisse de réduire. En effet, le légendaire beatmaker de l’underground était à l’affût dès les premiers jours d’OK et avait directement contacté Okis pour travailler avec lui. Novembre 2023, Rêve d’un Rouilleur, le premier album collaboratif entre le rappeur et le producteur, pouvait sortir.

Accompagné par les instrumentaux chauds et organiques de Mani, Okis y déroule sa rouille, ses engagements, son début de carrière, tout en nous offrant quelques moments d’introspection. Il se paye même le luxe de croiser le fer avec son idole de jeunesse, la légende lyonnaise Cassus Belli, et avec l’un des meilleurs rimeurs actuels, Limsa d’Aulnay. Le disque est clairement une réussite artistique, avec son lot de moments très forts (dont on vous épargnera l’énumération de peur de finir par copier la tracklist). Mieux, son Rêve aura charmé ses aficionados et étendu sa notoriété naissante, tant au niveau du public que du milieu rap.

Son blase écrit en pointillé sur la carte du rap, Okis a profité de l’année passée pour le repasser en gras. En écumant les scènes de France pour rencontrer son public d’abord. En collaborant avec de nombreux artistes ensuite. Et il faut en convenir, ses passages nous ont souvent offert de beaux moments de bravoure. Citons quelques morceaux en vrac pour vous en convaincre : LVBF, le morceau éponyme du dernier album du jeune chibani Sameer Ahmad ; Rien d’Etonnant, véritable repaire de gauchistes avec Costa ; Dead Président avec le plus élégant des OG, Eloquence ; le somptueux Expresso Spliff chez GrandBazaar, véritable hymne à la vie douce. Etc, etc…

Tout ceci nous ramène donc à La Crème, EP 8 titres tout juste sorti du four, encore avec Mani Deiz aux manettes. Evacuons ce dernier tout de suite : le niveau des productions est stratosphérique. L’impression que le gonz continue à progresser après 20 ans de carrière tant les boucles dégotées sont marquantes. Je ne sais pas comment la collaboration entre les deux zins se met en place mais les thèmes et les productions semblent à chaque fois se caler sur la même longueur d’ondes. Chillance au max sur TREMOLO, défonce assumée sur TOUT ROULE, aventures nocturnes sur ON RÔDE ON RIDE (avec les Gars Sûrs Municipaux Rowtag et Matox), une ambiance Roc Boys enfumée sur LA VILLE EN UMBRO (le featuring « attendu au tournant comme la panenka de Rayane » avec Tedax Max)… Tout ça pour dire que le duo Mani / Okis est précis et efficace. Appelez les Luke Littler.

De son côté, le rappeur continue à mettre moult mots derrière son quotidien de gars qui « vit d’Pôle Emploi Spectacle ». Sans s’inventer une street cred de grossiste (« Gars Sûrs Municipaux, c’est pas l’cartel de Mexico ; c’est pas Bénabar non plus » ) ou même une appétence pour la baston (« en vrai, j’suis trop frêle pour démarrer des fafs »), il restera le meilleur au mic (« Ils croient qu’j’ai trente ans d’scène ») en toute décontraction (« J’kick ça le cœur allégé comme Big Sam à Lecce »).

Okis possède ce talent, commun aux belles plumes de cette musique, de mettre en parallèle sa vie personnelle et celle de son environnement. Il alterne la dissection de son crâne, décrivant ses rêves de gosse (« D’puis qu’j’suis gamin, toutes mеs idées visent à glisser sous dеs diamants ») comme ses pensées d’adultes (« Comprendre c’est gore mais ça file plein de vertus »), avec celle de sa ville (« En me déplaçant sans me dépenser j’rappe des plans séquences »). S’il reste un observateur avisé, ce n’est pas pour autant qu’il est ce peintre hors-sol, consignant de loin les traits de ses contemporains. Okis reste acteur de la société et ses nombreuses prises de position en sont une des preuves. Une phrase toute simple (qui pourrait presque être la devise de Paperboys) le résume bien:

« J’aime pas réseauter mais j’aime bien les autres »

Alors oui, la plume d’Okis n’est pas forcément la plus abordable à la première écoute, que ce soit de par le vocabulaire et l’argot utilisés ou par la découpe et le modelage incessant des mots (verlan, abréviation, surnoms, etc…). Mais c’est exactement ce qui fait la richesse de son rap. Chaque nouvelle écoute nous fait capter de nouveaux mots, décortiquer de nouvelles phases, comprendre de nouvelles références. Et quand on sert ça sur des samples organiques et chauds, on s’assure une longévité d’écoute. Voire, pour les plus fanatiques d’entre nous, on touche à l’intemporel.

Outro: Pour en revenir à l’OL, mon petit chouchou à moi, à l’époque, c’était Clément Grenier. Une vision de jeu et une frappe de balle au-dessus du lot mais aussi et surtout une élégance et une nonchalance caractéristique des talentueux naturels. Il est probable que son éthique de travail et son hygiène de vie ne lui aient pas permis d’avoir la carrière que son talent pur ballon au pied aurait pu lui offrir. Peu importe. Il n’est pas de la musique comme du sport. Okis pourra bien continuer à enchaîner les rhums (banane bien-sûr) et les bourrioules bien tassés, se laisser le temps de vivre et de rouiller, faire des erreurs, il aura toujours la possibilité de nous servir la crème de la crème de ce rap lyonnais. Qu’il rentre dans la catégorie de ceux dont on montre à ces enfants la fresque en passant sur le périph ou de ceux dont on dit à ses potes quinze ans plus tard : « putain, tu te souviens de son missile à la 93e contre Montpellier ? ».