Mr. Sarkissian ou Dr. Sutherland
Epopée musicale de l’Arménie au Michigan

Comment un chirurgien cardiaque de Flint, Michigan, a pu, dans les années 70, enregistrer un double LP d’improvisations au oud (le « luth oriental »), témoignage de la musique proche-orientale du début du siècle ? Réponse grâce à Canary Records qui a exhumé ces trésors depuis les Etats-Unis et à Sofa Records qui nous les a mis sous le nez, ici, à Lyon. Un grand merci à eux.

D’origine arménienne, Hagop Lutfi Sarkissian est né le 17 décembre 1897 à Kilis (dans la Turquie d’aujourd’hui). Il est le troisième enfant de ses parents, originaires d’Alep, qui ont fui les massacres peu de temps avant sa naissance. Il commença très tôt à apprendre la musique sur l’orgue familial, avant même qu’il ne puisse en toucher les pédales. Il dut cependant passer à l’oud lorsqu’il fut éloigné du domicile familial en arrivant à l’internat à 12 ans.

 

A ces 15 ans, sa famille décide d’éviter la déportation et marche les 50 kilomètres qui les séparent alors d’Alep. Pour un retour, l’accueil est plutôt froid (« unwelcome immigrants » comme il l’écrit dans ses mémoires Adventures of an Armenian Boy, 1964). Sa famille se bat alors pour sa subsistance. Ils sont témoins de la misère et de massacres récurrents. Malgré tout cela, il continuera à étudier le oud grâce à un ami turc, ayant comme lui fui Kilis pour Alep. Travaillant le jour dans une pharmacie, il joue du oud dans des fêtes la nuit.

1920 est l’année d’une nouvelle migration, sans sa famille cette fois. D’Alep vers Beyrouth, puis Marseille et enfin Providence, dans l’état de Rhode Island. N’ayant pas mangé depuis 3 jours, les douanes lui annoncent qu’à moins qu’il puisse en jouer, il devra s’acquitter de taxes sur son oud. Il s’exécute, non sans ironie, en interprétant My Country ‘Tis of Thee (une chanson patriotique américaine sur l’air du God Save the Queen).

 

Malgré plusieurs déménagements, il parvient à terminer ses études de médecine. Ces six années aux Etats-Unis ont transformé l’enfant en homme. Citant une expression répandue à l’époque, il dira « Je suis 200% américain. Je déteste tout le monde ». Enfin presque. Puisqu’il épouse Helen et devient citoyen américain. Afin d’en finir avec les discriminations, il décide à cette occasion de changer son nom pour James K. Sutherland. Une des rares décisions qu’il regrettera dans sa vie.

Egalement joueur de violon (il possède un Stradivarius de 1964), il continuera toute sa vie à pratiquer et à défendre la musique d’Asie Mineure jusque dans des articles de revues. Il a donc enregistré et produit un double LP d’improvisations au oud réalisées chez lui, à Flint, Michigan. Un document rare et exhumé par Canary Records grâce à une trouvaille dans des stocks oubliés.

 

Ces improvisations nous montrent la virtuosité d’Hagop et engagent à une certaine méditation. Nous avons l’impression qu’il joue à nos côtés et ces enregistrements sont d’une authenticité confondante. Ian Nagoski, âme du label ayant restauré les bandes, a décidé d’y laisser certaines imperfections comme les craquements de chaises ou les voitures passant devant sa maison.

 

En bonus, la version digitale offre d’ailleurs deux pistes d’environ 25 minutes chacune où se dévoilent des mélodies arméniennes qu’Hagop joue à l’orgue d’une main et au piano de l’autre. De magnifiques trésors qui nous offre un voyage dans l’espace et le temps.

անվտանգ ճամփորդությունը *

 

* “Bon voyage” en arménien (selon Google).


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