Rencontre avec Kesa

Il y a de cela maintenant quelques années, nous avions eu le plaisir de rencontrer Kesa pour un papier qui était devenu l’un de nos petits chouchous. Papier que l’on pensait perdu à tout jamais dans les limbes de l’internet, disparu avec notre ancien site. Finalement, nous avons remis la main dessus. Du coup, vous pouvez redécouvrir ici le parcours de cet artiste que l’on affectionne particulièrement.

Vous les avez peut-être croisés sur les pentes de la Croix-Rousse ou vers la Guillotière. Ils vous ont sûrement attiré l’œil, ont probablement attisé votre curiosité et ont peut-être même fait esquisser un petit sourire. Mais de quoi est-ce que je parle ? Des volatiles et autres animaux faits de vinyle et collés sur les murs lyonnais qui sont le fruit du travail de Kesa, street artist lyonnais. On se retrouve donc vers la Guillotière, en ce 8 mai férié, et après avoir arpenté le quartier pour trouver un troquet ouvert, on échoue vers Saxe, en terrasse pour profiter de la pluie. Peu importe le temps, cet entretien sera passionnant et on va passer deux heures à tchatcher et surtout à écouter Kesa se raconter. Entre anecdotes, parcours de vie et influences artistiques, il nous a livré de quoi faire un papier passionnant sur une vie d’homme et pas seulement un CV d’artiste.

Sur les bancs de l’école

L’homme a débuté en 96. Graffeur sur Grenoble, Kesa retourne et vandalise la ville accompagné de nombreux compères dont Sonic, un de ses potes de l’époque. Mais tout commença en fait sur les bancs de l’école où ses profs de collège furent son premier public. Sous l’influence de son frère qui restera longtemps sur le support papier, il tague ses copies et ses cours. S’ensuivent les bancs de l’école, qu’il retournera sans relâche. D’abord avec le blaze Asec.

« Mode 2, Bando, Boxer, 93NTM, le crew PCP, etc… On s’inspire pour les lieux, les supports. […] J’ai toujours aimé les trucs old school, les gros lettrages carrés, les block letters. »

Pas choisi au hasard. « En fait, il y avait déjà un type qui faisait du graff dans le collège et il signait Asec. Moi, comme un gamin, je me mets à recopier son blaze et à faire les mêmes trucs que lui. Au bout d’un moment, le mec s’en rend compte et me chope au milieu de la cour, pas vraiment aux anges. Il me fait vite comprendre que ça ne va pas le faire. J’arrête donc avec Asec… mais pour finalement signer Cesa. Retour à la case départ, le mec revient. Cesa, c’est pas assez. Avec un k, Kesa ? Ok, ça marche. » Et voilà le blaze trouvé. Il ne le quittera plus. Sans doute enjoué de pouvoir exercer tranquille, Kesa est très actif dans son bahut. Trop actif. Au détour d’une copie balancée à la poubelle, il se fait avoir. Pas de conséquence judiciaire grâce à la négociation acharnée de sa mère, il passera juste l’été à frotter. Bonnes vacances.

 

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Avec Mode 2

 

A seize piges, Kesa entre au lycée en première année de BEP. Problème, l’école n’est pas son truc et sa passion le dévore. Il abandonne quasiment les cours et se consacre à 100% au graffiti. Toujours sur Grenoble, c’est à ce moment-là qu’il va commencer à sortir et à se faire des connections. Ne connaissant d’abord personne dans son lycée, il s’arrête en chemin pour le self, vers le périph, pour faire son premier graff en extérieur. C’est là qu’il rencontre Srek, qui est lui plus axé personnages. Les deux deviennent amis et partent défoncer leur lycée, tranquillement. Ils sortent le soir, vont en centre-ville, vers le périph, se font des trains. Tout support sera bon à prendre.

« On était aussi à fond dans le gravage […] Tu graves et tu repasses au Poska dessus.

Le truc qui me faisait kiffer, c’est de savoir que le mec qui va frotter, en pensant nettoyer le machin, allait en fait faire rentrer l’encre dans les rainures. »

« C’est l’époque de « Paris Tonkar » et « Spray Can Art », deux bouquins qui m’ont marqué. L’information circulait beaucoup plus difficilement qu’aujourd’hui, les bouquins et les magazines coûtaient cher donc mes influences sont les classiques du genre. Mode 2, Bando, Boxer, 93NTM, le crew PCP, etc… On s’inspire pour les lieux, les supports. A l’époque, je ne suis pas trop sur les ricains, je m’inspire surtout de l’école française, voire européenne, du fait de ce manque d’accès aux sources de la culture. Moi j’ai toujours aimé les trucs old school, les gros lettrages carrés, les block letters. »

 

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Kesa X Srek – Quais de l’Isère – 1998

 

Horizons élargis

Suite à ces connections, Kesa rejoint en cours de route le DPC (Da Poisse Crew, en référence à l’aura de malchance qui semblait entourer le crew) où sont Sink, Srek et R-One. Crew qui finalement deviendra le PK (PsyKopat), à la base le duo Sink-Kesa, élargi au reste de la troupe. Le crew est actif bien entendu sur Gre, mais part en vadrouille aussi sur Lyon, Genève, les autoroutes environnantes et participe aussi au retournement général des quais de l’Isère. Ils passent aussi du temps à « La Baraque », usine désaffecté faisant office de squat. Mais Sink et Kesa étant de l’Alma, quartier plutôt chaud de Grenoble, et traînant pas mal avec des « cailles » de leur quartier, ils sont respectés. Cela-dit, le crew n’abandonne pas pour autant le centre-ville.

« C’est l’époque du tout-permis, on recouvre tout, on cartonne la ville, on vole le matos de partout. »

« A ce moment-là, on était aussi à fond dans le gravage, dans les trams notamment. J’adorais ça. Tu graves et tu repasses au Poska dessus. Le truc qui me faisait kiffer, c’est de savoir que le mec qui va frotter, en pensant nettoyer le machin, allait en fait faire rentrer l’encre dans les rainures. Et ça donnait un truc super sympa. » C’est aussi à ce moment-là que Kesa a son premier contact avec la police. Symbole ultime de ce sentiment de liberté totale, il est fiché en 96 alors qu’il tague sur la préfecture de police, Place de Verdun, en plein centre-ville grenoblois. Faudrait pas non plus pousser mémé dans les orties.

 

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Kesa – 1999

 

C’est quelques années plus tard, vers ses 17/18 ans, qu’une rencontre va lui ouvrir de nouvelles portes. Kesa rencontre Flone et Cirk (RIP) par l’intermédiaire de Srek. Plutôt dans le délire rollers et d’un milieu social différent (l’équilibre familial et social est moins précaire, même si les comptes en banque ne sont pas forcément mieux garnis), ces deux-là vont ouvrir l’esprit de Kesa, que ce soit en termes de musiques, de vidéo, d’art, etc…

« On n’était pas du même milieu mais on s’est très vite bien entendu. Ces gars étaient vraiment cools et en plus généreux et partageurs, que ce soit pour les bombes ou autre. C’était vraiment bon esprit. Ils avaient accès à des sources d’infos sur la culture qui nous étaient totalement inconnus. On découvre des nouveaux styles grâce à des fanzines, on découvre New York, le vrai hip-hop, le Wu-Tang, ce genre de trucs. Ils m’ont ouvert à d’autres horizons. Je deviens ami avec Flone et à cinq (avec Sink, Srek et Cirk), on fonde OR (Original crew). C’est l’époque du tout-permis, on recouvre tout, on cartonne la ville, on vole le matos de partout. »

 

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Déraciné

Aux alentours de 98-99, Kesa doit déménager à Lyon pour suivre sa famille. Il en est complètement déconnecté du milieu du graff grenoblois. Sans connaissance à Lyon, il passe tous ses weekends et ses vacances à Grenoble entre les quartiers de l’Alma, Notre dame et chez Sink, dans le quartier de Malherbe. La vie suit son cours tant bien que mal. Puis arrive les années 2000, qui seront un grand tournant dans sa vie. Grosse sauterie par la police qui débusque de très nombreux graffeurs, et ce dans toute la France. Les plaintes, des sociétés de transport notamment (RATP et SNCF en tête), se multiplient tout comme les amendes infligées aux taggueurs, d’une lourdeur vouée à donner un exemple à ceux qui seraient tentés de suivre le mouvement. A cela s’ajoute le décès d’un de ces amis graffeur (Cirk), chez qui la police avait perquisitionné dans le cadre d’un coup de filet national contre milieu grafiti, Cela fait trop. Kesa déchire son book, crame de nombreuses photos et se met au vert : plus de graf.

« Je pense que je voulais tout simplement me prouver, après toutes années à être dans la rue, sans vrai diplôme et avec un mode de vie un peu vandale, que je pouvais rentrer dans le rang, être normal. »

Ce qui aurait peut-être pu être une décision salutaire s’avéra relativement destructeur à court-terme. Coupé de son milieu et privé de sa passion, il enchaîne les mauvais choix à plus ou moins grande échelle. Interdit de passer son bac pro en sortie de BEP, il abandonne l’école et traîne à Vaux-en-Velin avec des gens pas forcément hyper fréquentables. S’ensuivent abus de substances et délinquance. Une période à oublier. Kesa est quelqu’un de franc, qui ne se cache pas et qui n’est pas du genre à prendre des chemins détournés. Une des raisons pour lesquelles il est toujours en retrait du « milieu » artistique. Plus profondément, une des raisons pour lesquelles sa vie est faite de décisions extrêmes et de changements de trajectoire abruptes.

 

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La face B

C’est ce qui arrive après trois ans de conneries. Il prend un taf dans la prévention, trouve un appartement et une copine. Il devient aussi sapeur-pompier et arrête tise, clope et bédo. Rien que ça. « J’ai fait ma petite auto-analyse psy par la suite et je pense que je voulais tout simplement me prouver, après toutes années à être dans la rue, sans vrai diplôme et avec un mode de vie un peu vandale, que je pouvais rentrer dans le rang, être normal. Et là encore, comme souvent, j’y vais à fond. » Au même moment, il se trouve une passion pour les vinyles. « Ça m’est venu en squattant l’album d’AKH et le morceau ‘La Face B’ entre autres. Le scratch, la matière, l’amour du support, tout cela me plaît beaucoup. Je me lance donc dans une collection de vinyles, centré autour de la funk. Je me plais dans le son. J’organise aussi des soirées funk à l’époque, histoire de m’amuser et de faire rentrer de l’argent en même temps. »

J’ai une petite préférence pour les volatiles. L’idée du son qui s’envole, s’échappe du support, j’aime bien.

Mais vous me voyez arriver, tout va encore changer. Le déclic se fait à ses 30 ans. Comme pour beaucoup de gens lorsque le chiffre des dizaines prend une unité, la remise en question arrive. Kesa ressent un manque, a l’impression de ne pas vivre la vraie vie, de jouer un rôle. Il plaque sa copine, son boulot et son appart puis bouge dans une colloc mais se sent toujours à l’étroit. Il a besoin d’air et en prendra une grande bouffée grâce à son frère qui lui paye un billet d’avion pour le Brésil. Un mois de road-trip au soleil et de l’autre côté de l’Atlantique. C’est là-bas, et plus précisément à Sao Paulo, que la rue lui remet une grosse et belle gifle : graffs, pichaçaõ, pochoirs et street art en général. Il visite aussi des galeries, redécouvre le milieu. En un mot, il replonge.

 

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Sur les pentes ascendantes

De retour à Lyon dans une colloc sur les pentes de la Croix-Rousse, il reprend un peu le graffiti et fait quelques sessions, notamment avec Totipoten. Mais le mode de vie et d’expression vandale ne lui va plus. Il y a un désir de quelque chose de plus établi et d’un petit peu plus tranquille. Sa passion pour le vinyle et celle pour la peinture lui font commencer de nouveaux projets. Peindre avec des pochoirs sur les disques, toujours avec une influence de graff derrière. C’est pour cela qu’ils ne sont pas destiné à être entreposé mais bien à apparaître sur les murs de la ville. Seulement, cela prend du temps, 3 à 4 jours pour en faire un seul. C’est un soir où, éméché suite à une autre rupture, il fait sécher la peinture d’un vinyle au sèche-cheveux sur le bord d’une table. Instantanément, le vinyle fond et se tord à l’angle de celle-ci. Fucking Eureka !

 

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De là naît le concept. Chauffé, le vinyle devient mou et modelable à souhait. On a vite fait de le découper et de lui faire prendre la forme voulue. On peut jouer sur le format, sur le macaron. « J’ai une petite préférence pour les volatiles. L’idée du son qui s’envole, s’échappe du support, j’aime bien. La plupart du temps, j’utilise des albums pourris pour ça, à part une fois, où j’ai fait un aigle sur un Supertramp, mais qui était déjà pété en fait. » Un des premiers fans sera policier puisque, se faisant choper lors d’une session collage, une de ses œuvres ne lui est pas restituée à la fin de la garde-à-vue. De même, celles qui ne sont pas posées hors de portée sont assez rapidement décollées. La rançon du succès ? « Au début, j’ai eu du mal avec ça, que des gens enlèvent mes disques. Et puis je me suis dit que c’était une forme de reconnaissance s’ils prenaient la peine de décoller le truc pour l’afficher chez eux. J’espère juste qu’ils les foutent pas à la poubelle !»

Les projets à venir, c’est d’abord une vidéo en guise de teaser, une page Facebook bien agencée qui regroupera tout son travail mais aussi une petite expo du côté du bar L’Absinthe, où seront certainement mise en vente certaines de ses œuvres, qu’il veut unique. Et puis, en suivant ces influences (Banksy bien sûr, mais aussi Totipoten, Space Invaders et Knar, dont il arborait un t-shirt lors de notre rencontre), étoffer son concept et le développer au maximum. Une affaire à suivre de près donc.

 


Depuis, Kesa a bien réalisé tous ces projets-là. Vous trouverez ci-dessous une vidéo réalisée par Gryf Dehors sur son travail. Plusieurs expositions ont depuis eu lieu, que ce soit à Lyon ou ailleurs. Et même s’il poste un peu moins son travail sur Facebook (« ça me fatigue les réseaux sociaux!»), il continue de coller à Lyon, surtout dans son quartier de prédilection des pentes. Alors pour voir ses œuvres, il ne vous reste qu’une chose à faire: arpenter les rues l’œil à l’affut. Le Street Art quoi.

 


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